Se pointer soi-même du doigt... et revenir à la maison !
Être
Être conscient
Être conscient d'être
Être conscient d'être conscient
Être conscient d'être conscient d'être
Conscient d'être conscient d'être
Conscient d'être conscient
Conscient d'être
Être
(Illustration : © D.R - À défaut de précision, tous droits réservés)
Quand
l'esprit reste au repos, il y a tranquillité.
Quand une pensée surgit, il y a mouvement.
Et cela qui perçoit la tranquillité
et qui reconnaît les mouvements,
c'est la conscience éveillée.
Dudjom Rimpoché
Qui peut
être conscient d'être conscient si ce n'est la conscience elle-même
? Existe-t-il une autre entité ?
La conscience est là, elle est toujours consciente d'elle-même,
le seul ennui est que cette conscience se soit identifiée au corps !
Nisargadatta Maharaj
De
nombreuses fois vous m'avez entendu mentionner le fait de pratiquer le "retournement
de la conscience sur, ou vers, elle-même".
Même si le texte dont vous avez tous reçu le lien
est très inspirant, et que je vous encourage à relire, cela reste
peut-être pour certains quelque peu hermétique et ésotérique.
De quoi s'agit-il au juste ? J'y ai pensé récemment, suivi de quelques échanges avec des amis, et j'aimerais vous faire part ce qui m'est venu à l'esprit. Peut-être cela sera-t-il une aide pour certains afin de "ramener le regard à la source de l'esprit".
L'instruction essentielle, proposée par le grand sage Indien Ramana Maharshi, est : "tournez votre attention vers le sujet qui perçoit ; garder l'esprit fixé sur "Cela" qui voit..."
En général,
nous pratiquons une forme de méditation où l'on reste focalisé
sur un objet ou un support extérieur. Il y a là "concentration",
effort et, bien souvent aussi, volonté d'obtenir un résultat ou
d'arriver quelque part.
Mais ici, c'est l'inverse : l'attention n'exerce aucun contrôle, aucun
effort, aucune volonté. Elle se tourne simplement vers elle-même,
comme si, selon Plotin, vous "rameniez la conscience
à sa propre source".
En somme, ainsi que le proposait Dudjom Rimpoché, un autre grand maître de la tradition tibétaine, il s'agit de "regarder celui qui regarde", c'est-à-dire de se pointer soi-même du doigt ou, comme le suggère encore Rûmi, ce remarquable mystique Soufi, de "tourner son visage vers son propre visage".
Comprenons bien ici qu'il ne s'agit pas pour autant d'exercer une tension. Il s'agit plutôt "d'être conscient du fait d'être conscient", de retourner cette attention (cette "lumière", diraient les sages Taoistes) vers elle-même, ou de "maintenir son être dans l'Être", selon Philon d'Alexandrie.
J'ai réalisé que le problème serait peut-être, pour certains, de penser qu'il y aurait quelque chose à tenter, comme s'il devait y avoir une directive de proposée, une technique à appliquer ou une méditation particulière à pratiquer. Mais une fois encore, cela ne relève pas d'un faire.
Un autre
écueil serait de penser qu'il faut être soit intériorisé,
mais en se trouvant comme coupé du monde extérieur, soit concentré
sur un support extérieur, mais en perdant le lien avec son espace intérieur. Ici,
on est à la fois centré intérieurement, mais de façon spacieuse, sans qu'il y ait
pour autant perte de conscience du monde extérieur.
C'est important de le préciser car, bien souvent, on s'exerce à
faire l'effort de ramener l'attention ou la vigilance à l'intérieur
de soi, mais d'une façon absorbée, introvertie. Ou alors, la conscience
se fixe, d'une façon figée et concentrée, en exerçant
un contrôle. On ressent alors une tension à vouloir éliminer
les pensées et, sans le vouloir, on renforce à la fois celles-ci
ainsi que la dualité sujet/objet.
En réalité, il n'y a rien de tel à faire. C'est plutôt comme si la conscience devenait en quelque sorte consciente d'elle-même, naturellement, sans volonté propre, sans intervention, sans calcul et sans attente. Plus que de faire un effort pour être présent, il s'agit en fait de l'être. En réalité, nous réalisons que nous le sommes "déjà", et c'est peut-être bien cela qui sera découvert dans le retournement de la conscience. Nous ne pouvons pas ne pas être conscient ni présent. Nous ne pouvons en fait qu'ÊTRE cette Présence-Conscience ! Et cela se produit déjà, automatiquement. C'est juste que nous ne sommes pas au rendez-vous !
C'est donc bien d'un "retournement sans forme", sans support et sans objet, dont il s'agit. "Prendre conscience de sa propre conscience", comme l'exprimait Dogen, un des plus grands patriarches du Zen japonais mais, c'est important de la préciser, sans la séparation entre un "suejt" qui perçoit et un "objet" perçu.
Je donne parfois l'exemple de quelqu'un qui serait absent, distrait, ou perdu dans ses pensées. Puis, soudainement, un ami l'appelle par son nom. Il se produit alors comme un réveil subit, un sursaut. La personne sort de la torpeur dans laquelle elle semblait absorbée. Cela est comme un choc. Elle revient à elle, elle redevient "consciente d'elle-même". Métaphoriquement, c'est ce qui se produit lorsque vous tournez votre regard vers vous-même. C'est comme un mini éveil, sauf que cette présence subitement découverte était non seulement déjà là, mais se révèle être beaucoup plus vaste, emprunte d'espace et de silence, que celle à laquelle on croyait être identifié. Et dans ce réveil, paradoxalement, on disparaît, pour laisser place à la Présence éveillée. Comme le disait Jean Klein, cet éveillé contemporain : "C'est l'absence de soi qui est notre totale présence" ; "Vous vous goûterez quelquefois vous-même dans votre absence. Vous percevrez réellement votre véritable présence dans cette absence..." ; "C'est la présence, non votre présence, simplement la présence".
Selon Padmasambhava, qui introduisit le bouddhisme au Tibet : "Dès que vous tournez votre regard nu sur vous-même, ce regard qui n'a rien à voir, débouche sur la clarté, la Présence dans son évidence, nue et vive...".
Beaucoup d'entre vous sont très inspirés par Eckhart Tolle. D'une façon admirable, il a un jour donné cette étonnante instruction : "C'est quelque chose de très immédiat. Je vous demande de diriger votre attention au centre de votre attention, loin de perceptions sensorielles, pas même de porter votre attention sur quoi que ce soit. Ce que je vous demande de faire, c'est de mettre toute votre attention sur le fait que vous êtes conscient. On pourrait dire que la conscience se retourne vers l’attention elle-même. Donc, la conscience, ce qui auparavant était placée sur les perceptions des sens, se retourne maintenant. Et la conscience, qui avant était occupée par toutes sortes de choses, y compris les pensées – qui sont aussi des choses - la conscience se retourne vers elle-même et réalise l’état de présence… Cette présence non-manifestée et éternelle qui est à la base de l'expérience que vous faites actuellement."
Prenons conscience ici que le fait qu'il y ait ou non des pensées qui traversent l'esprit n'a en soit aucune importance (alors que ce pourrait être un objectif - chercher à supprimer les pensées - que certains voudraient atteindre en pratiquant certaines formes de méditation. Mais plus que supprimer, ce serait en fait réprimer qu'il faudrait dire !). L'important, une fois encore, étant juste d'être pleinement conscient de sa condition présente, avec ou sans pensées. C'est vers la conscience-témoin des pensées que se tourne l'attention, non vers le contenu des pensées. Le point étant de se tenir immobile dans cette perception, cette pure présence d'être.
Concrètement, il s'agit d' "habiter son regard, de se tenir juste derrière ses yeux", comme le propose parfois cet ami éveillé Denis Marie. Comment rendre cela vivant ? Prenons un exemple : portez votre regard sur quelque chose d'extérieur à vous (peu importe quoi). Il ne s'agit pas ici de se "concentrer", mais juste de porter son attention, avec légèreté, sur quelque chose posée là, devant soi, d'en être simplement conscient. Puis, simultanément, prenez au même moment conscience de cette qualité en vous qui perçoit l'objet. Ne vous perdez pas dans l'objet, mais restez dans ce sentiment de présence intérieure, tout en percevant l'objet extérieur. "Attrapez-vous !", comme le formulait un Rinpoché durant une retraite. Ressentez cet espace en vous qui perçoit la forme, simple apparence, pur miroir de votre propre présence, un peu - ce n'est qu'une façon imagée de dire - comme si ce n'est plus vous qui regardiez l'objet, mais l'objet qui vous regarde, et qui vous ramène à votre propre sentiment d'être. Vous devenez ainsi un centre de conscience, ouvert et sans référence.
Ou alors, imaginons que durant une pratique méditative, vous vous excercez à être présent. Vous avez un certain sentiment d'être dans lequel vous reposez paisiblement. Maintenant, tournez la conscience vers cela même qui perçoit le fait d'être présent. Vous n'êtes plus simplement présent à vous-même, absorbé dans le calme, mais vous "savez" que vous êtes. Vous n'êtes pas juste centré et présent : vous êtes conscient d'être présent.
Ainsi, quelle que que soit l'activité des cinq sens (voir, entendre, ressentir, goûter, sentir, et même penser), nous pouvons, à tout moment, rester présent, le regard et l'attention tournés non seulement vers cette activité des sens, mais vers cela même qui en est conscient. Au sein de nos diverses occupations, il n'y aura aucune perte de conscience. Même si, aux yeux du monde, notre action semble ordinaire, intérieurement, nous participons à une activité éveillée. Si le contexte d'une retraite peut s'avérer nécessaire pour stabiliser cette pratique, pour autant, celle-ci peut s'intégrer dans la vie quotidienne et il n'est nul besoin de s'isoler dans un monastère perdu en haut d'une montagne. Le fil de l'attention et celui de la présence seront maintenus constamment.
C'est un retournement de l'attention, ou de la vision, à 180°, à zéro distance. Non dans le sens d'un faire ou d'une introspection forcée, mais dans le fait d'habiter ce regard et cette qualité naturelle d'attention, et d'être un simple espace d'accueil... Une Présence ordinaire qui révèle alors peu à peu la véritable nature de notre être. Ultimement, personne n'accomplit cela mais, comme il est dit dans les enseignements Dzogchen : c'est la Sagesse qui se (re-)connaît elle-même, c-a-d la Sagesse spontanée née d'elle-même.
Mais qu'est-ce que cette véritable nature ? Que sera-t-il "vu" ? Le lama Tibétain Ringu Tulku le formule ainsi :
Lorsque
notre esprit devient calme et clair,
nous pouvons vraiment regarder l'esprit de base
et réaliser qu'il n'y a rien à voir.
Il y
a conscience, mais on ne trouve rien nulle part,
il n'y a ni début ni fin, rien qui ait une forme ou une couleur.
C'est
la nature non-née,
non-identifiable, intangible, insaisissable.
Même
s'il n'y a pas de point de référence,
rien à quoi se rattacher,
il y a clarté, luminosité.
Je dois m'arrêter, car il y a déjà ici trop de mots ou de concepts exprimés pour quelque chose qui, paradoxalement, est un profond silence...
Je terminerais juste avec les paroles d'un autre sage, Ramesh Balsekar, que l'Inde moderne a produit : "Pour que l’illumination ait lieu, le percevant doit juste se retourner et s’éveiller au fait qu’il est face à face avec sa propre nature – qu’IL EST CELA. Le chercheur spirituel trouve finalement qu’il était déjà à destination, qu’il est lui-même ce qu’il cherchait et qu’il était en fait déjà à la maison."
J'espère
de tout coeur que cela a pu être utile à certains. Ce retournement
de l'attention, ce "ramener la conscience à sa propre source",
est véritablement la clef, le coeur et l'essence de tout enseignement spirituel.
C'est aussi à cette condition première que nous convie l'initiation
transmise dans le Reiki...
Profitez,
si vous le pouvez, de cette pause estivale pour mettre cela en pratique *_*
Bien à vous, dans cet espace d'accueil impersonnel, votre propre Présence éveillée.
© Patrice Gros - créateur du blog Éveil Impersonnel, août 2012
Ce texte a fait l'objet d'une parution dans l'ouvrage MÉDITER, publié par 3e millénaire, en décembre 2016
Version revue et augmentée