Une immersion momentanée dans l'éveil
© Patrice Gros 2007
Patrice Gros
L’éveil
est l’éveil qui s’éveille sans s’éveiller.
L’éveil qui s’éveille est l’éveil en
rêve.
Le soleil de midi ne fait pas d’ombre.
L’illumination vraie ne brille pas.
Shosan Suzuki
Premières rencontres avec la Présence
I - L'une des premières expériences de la Présence me fut
murmurée alors que je devais avoir une dizaine d'années, peut-être
davantage. Je possédais un vélo qui avait tendance parfois à
dérailler, ce qui me méttait
très en colère. Ce jour-là, ma frustration fut à
son paroxysme quand la chaîne quitta à nouveau son axe. Je m'acharnais
sur ce pauvre vélo, le jetant à terre, lui donnant des coups de
pieds quand, soudain, un rayon de soleil illumina l’endroit où
je me trouvais.
Au plus fort de ma colère, par un phénomène étrange
de synchronicité que je ne saurais expliquer, c'est comme si le ciel
à peine voilé s'ouvrait totalement laissant échapper un
rayon de grâce qui se présenta à moi et dans lequel je baignais.
Je sentis alors comme la Présence d'un ange... Comment le dire
autrement pour une âme d'enfant ? Je me souviens qu'à ce moment
précis, ce rayon de douceur coupa net l'emballement émotionnel
dans lequel je me trouvais, me laissant sans pensée, sans mouvement.
Je ressentis alors une réelle et immense Présence m'entourer.
J'étais surpris et ébahi par ce qui venait de se passer.
≈≈≈≈≈≈≈
II - J'hésite parfois à raconter cette histoire mais, aussi étrange que cela puisse paraître, le sentiment de Présence pris un jour une tournure surprenante : je rentrais d'un spectacle avec mon frère, il devait être environ 22 heures, et juste avant de pénétrer dans la maison de nos parents, mon frère cherchait ses clefs, j'ai donc dû patienter quelques instants. Durant ce temps d'attente, j'ai senti subitement comme un silence pesant et une immense "Présence" envahir tout l'environnement. Sans trop savoir pourquoi, je relevais la tête vers le ciel, et je me souviens avoir aperçu un immense disque sombre s'engouffrer à travers les nuages. Le plus curieux ne fut pas tant de voir une "soucoupe volante" (si tant est que c'en était une) mais les instants qui précédèrent. Je reconnus, là encore, la même qualité de profondeur, de silence et de Présence. Les extra-terrestres seraient-ils des êtres éveillés ?!
≈≈≈≈≈≈≈
III - Il est dit, dans le Zen notamment, que des satori, des aperçus d’éveil, peuvent se produire de bien des façons, y compris durant le sommeil, jusque dans la profondeur de nos rêves. J'étais encore lycéen quand, un soir, avant de m'endormir, je me questionnais par rapport à la mort. Comment était-ce lorsqu'on mourait ? Je me souviens m'être endormi avec ce questionnement essentiel. Puis, je rêvai qu'une voiture me renversa alors que je roulais à mobylette. Dans mon rêve, je venais de mourir, réellement. Je me vis alors me détacher de mon corps qui gisait près du deux-roues. J'ai flotté ainsi quelques instants puis, très rapidement, je me suis retrouvé dans un espace de... conscience pure. Je ne voyais ni n'entendais rien de spécial. Je n'avais pas de corps matériel pour ainsi dire, et le mental n’avait aucune pensée. J'étais juste un corps d'existence ! Une intense présence m'habitait, et j'étais cette présence douée de conscience. Je pense que c'est ce qu'on nomme l'expérience du sommeil profond, mais vécu en pleine conscience. Bien que n'ayant aucune notion du temps tel qu'on l’entend d’ordinaire, j'eus cependant le sentiment d'être resté ainsi toute la nuit, totalement conscient, dans un état de bien-être et de paix profonde ; une méditation naturelle en somme, bien que ce mot m'était peu familier à cette époque. Puis, une pensée très claire me traversa l'esprit : "il est temps maintenant de me réveiller afin d’aller au lycée". Instantanément, comme si je devinais intuitivement l'heure qu'il était, j'ouvris les yeux. C'était effectivement l'heure à laquelle je me réveillais d'ordinaire. Mon esprit était encore imprégné de ce qui venait de se passer et le souvenir de ce que j'avais vécu était totalement présent. J'étais frais, totalement dispos et durant toute la journée qui passa, j'avais l'impression de flotter agréablement. Le soir, à table, mon frère me regarda bizarrement. Il pensait que j'avais "fumé" car il trouvait que j'avais une drôle de tête et que mes pupilles étaient dilatées... S'il avait su à quelle substance je m'étais abreuvé !
≈≈≈≈≈≈≈
IV - En une autre occasion, la Présence fit parler d'elle à nouveau. J'étais un jeune adulte et, depuis plusieurs années, engagé dans une recherche spirituelle. J'avais reçu quelques instructions méditatives au sein d'un enseignement bouddhiste tibétain. Un ami, qui suivait à l'époque l'enseignement du maître thaïlandais Dhiravamsa, me fit savoir qu'un de ses instructeurs avancés viendrait pour une soirée et qu'on pouvait venir le rencontrer. Cet échange, tout à fait informel, eut lieu dans un des cafés de la ville dans laquelle je résidais. Durant l'heure que nous passâmes ensemble, je ne ressentis rien de particulier. Mais lorsque le temps fut venu de rentrer, sur le chemin du retour, je me surpris à « être ». J' « existais » comme jamais auparavant. C'était vraiment curieux de ressentir une telle présence comme si quelque chose d'exceptionnel venait de m'être révélé. Je compris alors que ce sentiment de Présence est disponible en permanence. Je pouvais, par la suite, le retrouver à chacune de mes méditations, comme un espace, un état d'être, dans lequel j’entrais à volonté, avec plus ou moins d’intensité selon les jours, tout en étant totalement ordinaire. Mais lorsque cela se révèle à soi la première fois c’est comme de découvrir son visage dans un miroir.
≈≈≈≈≈≈≈
V
- Ce cinquième aperçu se déroula durant un soin énergétique
Reiki. La praticienne apposait ses mains sur moi selon un protocole de positions
définies, durant trois minutes chacune. Lorsqu'elle arriva au niveau
de la gorge, entourant de ses mains chaudes mon cou, cela faisait déjà
environ une dizaine de minutes qu'elle pratiquait. Je me sentais alors détendu
et apaisé. Mais là, quelque chose d'inattendu se produisit : je
perdis momentanément la notion du temps et je fus baigné dans
un océan infini d'Amour. Non pas l'amour que l'on peut ressentir envers
une autre personne ou recevoir d'elle, avec toute l'intensité que cela
peut représenter. Non, il s'agissait d'un amour inconditionnel, absolu,
avec lequel je fusionnais. Jamais de ma vie je n'avais ressentis une telle qualité
d'énergie ! Bien qu'étant hors du temps, le plus troublant était
cette impression de rapidité dans la durée, comme si à
peine posées, les mains étaient aussitôt enlevées.
À la fin du soin, je m'en suis d'ailleurs plaint à la personne.
Elle en fut surprise et me répondit qu'ayant justement sentie un fort
passage d'énergie au niveau de la gorge, elle en avait doublé
le temps d'imposition... !
≈≈≈≈≈≈≈
Toutes ces expériences, cependant, restent encore de nature "duelles", avec le sens subtil d'un observateur extérieur, c’est-à-dire d'une personne séparée, vivant tel ou tel événement, aussi élevé ou spirituel soit-il. Je repense notamment à tous ces moments d’assise en présence de maîtres accomplis de méditation. À leur contact, cette même Présence ouverte me fut bien des fois perceptible.
Les quatre aperçus qui suivent, par contre, s'inscrivent dans une dimension non-duelle où est révélé la véritable essence de tout ce qui est.
VI - La nature de la conscience semblable au ciel
Lors d'une retraite méditative de plusieurs semaines, il m'arrivait parfois d'aller me promener sur les collines environnantes du centre de méditation. Un jour, alors que j'étais assis, simplement, sans rien attendre de particulier, plongeant mon regard dans un ciel bleu immense et sans nuages, mon esprit se fondit avec l'espace infini, révélant du même coup la nature spacieuse de la conscience. Pour quelques secondes, tout sens d'un "soi séparé" disparut. Seul demeurait le sans limite, la clarté infinie. À peine cela fut-il reconnu, que la dimension mentale essaya aussitôt de saisir et de s'approprier cette expérience. Instantanément, ma condition ordinaire refit surface, me laissant complètement hébété, et rempli de joie à la fois. Durant les heures qui suivirent, je me trouvais dans un état de Présence méditative complètement naturel, spontané et sans effort. Un état d'ouverture auquel tout méditant aspire à travers sa pratique. Sauf que là, tout se produisait naturellement, sans rien chercher à atteindre. Cette nouvelle expérience, bien plus intense que les précédentes, laissa une forte empreinte dans tout mon être, même si cela fut très bref, tout en étant au-delà du temps.
VII - Le basculement : Une immersion momentanée dans l'éveil
Avertissement
: Ce texte n'a aucune prétention. Il ne se veut pas comme un exposé
définitif de la vérité absolue. Il constitue juste un témoignage
d'un "aperçu" de l'éveil, qui est en lui-même
un "non-événement". Il peut toutefois devenir une source
d'inspiration pour certains, ou faire écho à d'autres ayant vécue
la même expérience.
Chacun l'abordera comme il l'entend, y adhérera ou le laissera tel quel.
Tout ça n'a, en définitive, aucune importance. Je ressens juste
le désir sincère de partager cette expérience...
Il était assis face à nous partageant, par sa présence et son enseignement, la connaissance de la condition éveillée. Puis il s'arrêta de parler et, dans le même temps, son regard croisa le mien (nayana-diksha). À cet instant précis, l'éveil me saisit subitement, ne laissant plus rien de la personnalité à laquelle je m'étais identifié jusqu'à ce jour.
Durant ce moment de silence, au-delà du temps et en un éclair qui parut éternel*, toute notion de dualité cessa et la conscience se reconnut pour ce qu'elle a toujours été. Je perçus instantanément qu'il n'y avait plus aucune notion de séparation et que l'état dans lequel je me trouvais était totalement identique au sien et à celui de tout être et de toute chose. Nous participons tous du même éveil. Seul le Soi peut contempler le Soi et seul, en réalité, la conscience éveillée se saisit elle-même.
Lorsque l'éveil est reconnu, ne serait-ce que temporairement, une prise de conscience radicale s'effectue : cet état éveillé est impersonnel (c’est-à-dire au-delà d'un sens de soi "personnel" - y compris : race, culture, tradition, orientation religieuse, etc.), intemporel (ou atemporel, c’est-à-dire au-delà du temps) et inconditionnel (a-causal, c’est-à-dire non conditionné, car ne dépendant ni de cause ni de condition). L'éveil est notre condition première, notre nature fondamentale et notre base originelle, et jamais nous n'en avons été séparé. CELA a toujours été, présent, en évidence. De tout temps, hors du temps, et en toutes circonstances, nous sommes CELA qui VIT en nous.
Comprenons bien qu'il s'agit d'une dimension non-duelle dans laquelle n'existe plus le sens d'un "je" séparé, autonome et indépendant, bien que dire cela soit totalement irrationnel pour le mental. Il se fait jour en nous la réalisation qu'il n'y a jamais eu de soi individualisé. Il y a l'ÊTRE, mais pas de soi relatif. Pour utiliser une métaphore, c'est comme si l'identification à la vague - cette notion illusoire d'un moi distinct - disparaissait, laissant l'OCÉAN de notre vraie nature se révéler dans toute sa plénitude.
“L'Éveil, avant toute chose, est d'arriver à la compréhension qu'il n'y a pas de soi au sens conventionnel du terme.”
“L'Éveil est d'arriver au point où l'on comprend, où l'on fait l'expérience, qu'il n'y a pas de soi objectif - il y a l'être, mais il n'y a pas de soi objectif -, et c'est dans le mouvement de renoncement à cette notion de soi, que l'on fait l'expérience de ce que l'on est véritablement, au sens universel. C'est alors que l'Éveil arrive, lorsque vous prenez conscience que vous n'êtes pas aux commandes.”
Vermon Kitabu Turner
On ne peut assister à sa propre illumination, car l'éveil est justement la disparition de ce sentiment illusoire de séparation que l'on appelle l'ego. Il y a éveil mais, paradoxalement, personne qui s'éveille. Au sein de cette condition, il ne peut y avoir de place pour deux, même si ce "deux" n'est que l'expression ou le jeu même de l'Unicité. Mais en définitive, même l'ego n'existe pas ! Celui-ci est juste une image trompeuse à laquelle, par ignorance, on s'identifie, comme si on prenait un de ses rêves au sérieux, au point de le faire durer indéfiniment... Jusqu'au jour où, enfin, CELA se reconnaît.
De même que pour la lumière et l'obscurité, l'ego et la réalisation ne peuvent coexister. C'est justement l'un qui empêche temporairement la reconnaissance de l'autre. Mais le plus étrange, c'est qu'au moment même où l'on VOIT ce qui EST, on réalise du même coup l'irréalité totale de cet ego. Celui-ci est simplement une construction sans aucune consistance, une apparence, tel un mirage, car seule cette dimension “d'êtreté” est, et a toujours été, l'unique RÉALITÉ. Cette prise de conscience est si puissante qu'elle fait voler en éclat le masque du "moi".
Lorsque CELA est perçu, il y a un niveau de connaissance et de compréhension jamais atteint. Nous sommes cette totale connaissance (de SOI) et elle embrasse toutes choses. Celle-ci est à l'oeuvre dès MAINTENANT, à l'instant même où chacun lit ces lignes.
Ainsi, au sein de l'éveil, l'activité mentale ordinaire (concepts, pensées, croyances) est devenue totalement silencieuse, inopérante. Elle laisse place à une perception directe, une CONNAISSANCE absolue au sein de laquelle rien ne manque. Cette Intelligence première embrasse tout et rien n'existe en dehors d'elle. La conscience se reconnaît alors comme étant inséparable de cette Intelligence innée.
Quand le sentiment ou l'expérience d'en être séparé reviennent, il suffit, autant que possible et à la mesure de chacun, de demeurer dans la certitude et la confiance sans faille que c'est toujours LÀ (et ça l'est). On s’exerce à maintenir la perception que tout est l’expression ou le déploiement de cette nature absolue, et on se tient immobile dans ce regard sans nécessité de faire quoi que ce soit pour l’obtenir.
En conséquence, tout est déjà là, accompli tel que c'est, et nous sommes CELA. Nous pouvons juste maintenir une présence-conscience à ce qui est, au coeur de l'instant. Si on sait l’aborder comme telle, chaque situation et chaque circonstance sont un moment de réalisation. Pratiquer cela n'est pas en soit faire quelque chose, mais participe déjà de la condition éveillée.
Tant que l'éveil reste un simple avant-goût et qu'il n'est pas totalement stabilisé, il convient donc de "veiller", c'est-à-dire de demeurer dans la Présence continue, une attention et une vigilance naturelles. On appelle aussi cela le retournement de la conscience qui se saisit elle-même, dans un face à face intime, où l'on revient à la racine de l'esprit.
Alors, CELA réapparaîtra à un moment ou à un autre, puisqu'il n'est pas séparé de qui nous sommes. Sachons rester simplement disponibles pour la prochaine invitation...
C'est dans ce sens que nous devrions parler de méditation, et non comme d'une technique dualiste basée sur le devenir, qui a pour objectif de calmer simplement l'agitation des pensées en vue de s'éveiller dans le futur. Cela n'a pas de sens car, au sein de l'éveil, toutes notions de passé, présent et futur n'existent plus. Ce qui est, EST, et CELA ne participe pas du temps. Seul demeure l'Instant- hors-du-temps.
Du point de vue de l'éveil, nous sommes déjà ce que nous voulons être. Toute idée de chemin à parcourir et de pratiques à réaliser devient un non-sens. L'éveil n'est pas dans le temps. L'éveil est simplement l'énergie de ce qui est. L'éveil est maintenant. On considère à tort celui-ci comme un objet extérieur qu'il faudrait acquérir ou posséder.
Si "méditation" il y a, alors celle-ci ne peut pas être appliquée dans l'objectif de s'éveiller dans le futur. Pratiquons plutôt en vue de révéler et de laisser émerger ce l'on est déjà fondamentalement... bien que je SUIS ne dépende, en définitive, d'aucune pratique !
Ainsi, l'Insondable est perçu comme la totalité de ce qui est. Le moi relatif et le sens de séparation qui l'accompagne se sont volatilisés, laissant place à une ouverture et un espace de connaissance sans limite. On existe en tant que TOUT, et non en tant que conscience indépendante.
Même si, à partir de cet état, on en vient à employer l'expression "je", c'est juste une convention facilitant la communication car il n'y a plus de notion d'un soi séparé, de vérité à revendiquer ni de territoire à défendre.
Cette condition d'éveil est la plus naturelle, ordinaire et simple qui soit. Elle est déconcertante d'évidence. Elle est déjà connue. Elle n'a jamais été éloignée pas plus qu'elle ne se trouve dans un "ailleurs".
Au moment où l'on perçoit l'Inconcevable, il n'y a même plus d'observateur, simplement parce que l'on est CELA. Selon l'adage Indien de la tradition non-duelle (advaïta), c'est l'Un-sans-second. On ne peut rien en dire et, bien que le sens du moi ait totalement disparu, on n'a jamais été autant SOI-MÊME avant ça.
Dans les jours qui ont suivi cette expérience, je me trouvais par moments dans un état de méditation spontanée, totalement paisible et naturellement établi dans l'instant présent. Il m'est arrivé de rester ainsi plusieurs heures sans même me rendre compte du temps qui s'écoulait, ni ressentir aucune gêne due à la posture assise.
Une certaine fois, assis en méditation depuis près de deux heures, mon regard se porta sur une montre posée devant moi. Je vivais à ce moment-là une sensation de grande immobilité intérieure et j'avais l'impression que le temps s'était totalement arrêté. Je ne comprenais donc pas comment la trotteuse de la montre pouvait bouger alors que l'esprit, lui, ne connaissait aucun mouvement. Comment cela était-il simplement possible ?!
Aujourd'hui, que reste-t-il de cette immersion momentanée dans l'éveil, l'essence de l'Être ? Qu'est- ce que nous apprend une telle reconnaissance, sur le plan relatif de notre existence ? C'est de ne plus rester identifié à ses pensées et à ses émotions ni de nourrir aucune histoire limitative personnelle. En langage plus actuel, on dirait de ne plus prendre les choses personnellement, c'est à dire du point de vue de cette entité fallacieuse qu'est l'ego. C'est d'abandonner (lâcher-prise) toute saisie et attachement quant à ses constructions mentales illusoires. C'est aussi et surtout revenir dans l'état de Présence authentique, cette nature ouverte propre à chacun, qui est là, en arrière-plan de la conscience.
Bien que l'observateur (le sens de la dualité) et l'identification au personnage, soient maintenant revenus, et avec lui son cortège de pensées et d'émotions, la vie relative me paraît cependant moins tragique et un espace ainsi qu'une joie toute simple de vivre m'habitent désormais. Il s'est aussi établi un sentiment de paix plus profond, avec une acceptation et une ouverture à ce qui est...
Je retiens surtout de cet aperçu que notre nature véritable est cette dimension du Soi, notre visage originel, qui est impersonnelle. Lâcher prise de l'ego, ce n'est pas "disparaître" pour autant. C'est simplement laisser la place à ce que nous SOMMES véritablement.
C'est en ce sens que la condition éveillée est importante dans nos vies et que nous avons besoin de l'Éveil pour nous remettre d'aplomb (dixit Vernon Kitabu Turner).
* Tony Parsons
Correspondances
Question
: À la lecture de ce témoignage, me viennent les questions suivantes
:
Une telle rencontre avec l'indicible, une telle expérience d'ouverture
dans l'absolu ne donne-t-elle pas l'envie d'y retourner et d'y rester ?
Est-il possible de vivre constamment dans cet état ?
Y a-t-on accès à volonté lorsque cela vous semble souhaitable
pour une raison ou une autre telle que apporter une aide à quelqu'un...?
Cette rencontre est-elle seulement possible à travers la pratique de
la méditation ?
Réponse
: "une telle rencontre avec l'indicible, une telle expérience d'ouverture
dans l'absolu ne donne-t-elle pas l'envie d'y retourner et d'y rester ?"
- D'un certain coté, oui, bien sûr, quelque "Chose" en
nous y aspire, comme un élan naturel, mais d'un autre coté, ce
n'est plus vraiment le point essentiel. Une fois Cela aperçu, dans cette
vision hors du temps, on "sait" que cela est notre nature véritable.
Le paradoxe est qu'il n'y a rien à "faire" car nous sommes
déjà ce que nous souhaitons être.
"est-il possible de vivre constamment dans cet état?"
- Il semblerait que nous y sommes déjà, tout le temps ! Pas "nous" en tant que personne divisée, séparée. Mais Cela, en tant que réalité intrinsèque. En fait, il n'y a rien de plus naturel que de vivre constamment en Cela. Mais "Cela" n'est pas un "état" pour autant...
"y a-t-on accès à volonté lorsque cela vous semble souhaitable pour une raison ou une autre telle que apporter une aide à quelqu'un...?"
- Je crains vous décevoir, car en Cela, il n'y a plus vraiment d' "intention", parce qu'il n'y a plus "personne" pour en avoir. Par contre, quoiqu'il s'élève dans la conscience, cela semble toujours en accord et adapté avec la situation présente.
"cette rencontre est-elle seulement possible à travers la pratique de la méditation?"
-
C'est tout le paradoxe. Rien ne peut vous mener LÀ où vous êtes
"déjà". Aucune méthode, aucune technique ni aucun
"isme"... Cependant, tant que cela n'est pas pleinement reconnu, il
semblerait, qu'à notre niveau, il y ait bien quelque chose à,
pas tant faire, mais... être. Reconsidérons alors la pratique de
la méditation, non pas comme un moyen pour atteindre un "état",
un "idéal" différent de ce qui EST, un "ailleurs
meilleur et plus éveillé", mais comme un "regard"
permettant de révéler ce que nous sommes déjà.
Du point de vue de l'éveil, méditer n'a peut-être pas grande
importance, puisque tout participe à cette condition. Mais de ce même
point de vue, si vous méditez, alors c'est bien aussi ! À notre
niveau, la méditation devrait être envisagée comme une expression
naturelle de la Vie, une pratique qui nous maintient dans un équilibre
naturel (encore une façon de voir et une façon de dire dualiste
j'en conviens). Selon un enseignant tibétain de la voie non-duelle «l'approche
contemplative consiste à tourner son attention vers l'intérieur
et à observer, derrière le voile des pensées et des concepts,
la nature de la "conscience originelle" qui sous-tend toute pensée
et permet leur formation. Cette faculté fondamentale de "connaître",
que l'on peut appeler "conscience pure", existe en l'absence de constructions
mentales et d'objets de pensée.../... Le véritable but de la méditation
est de demeurer dans la conscience nue, quoi qu'il se passe ou ne se passe pas
dans l'esprit. Peu importe ce qui se présente à vous, restez simplement
ouvert et présent à ce phénomène, puis laissez-le
disparaître. Si rien ne se produit, ou si les pensées s'évanouissent
avant que nous les ayez remarquées, demeurez simplement dans cette clarté
naturelle.»
Mais ici, on parlerait plutôt de "contemplation naturelle". Et à y regarder de plus près, même sans le savoir, nous faisons déjà cela, nous sommes déjà en Cela...
Question : Merci pour cette réponse, cela
me semble un peu compliqué...
Je crois comprendre (intellectuellement) que Cela est notre nature et que nous
le sommes déjà depuis toujours, que tout ce qui arrive est Cela,
cet échange lui-même... mais...
Je vois bien dans la vie qu'à chaque instant il faut refaire la mise
au point sinon la vue est brouillée et le pilote automatique enclenché...
Qu'est-ce qui peut aider à la jonction de ces deux aspects ? À
accélérer un peu le processus ?
À faire en sorte que la mise au point se fasse automatiquement, spontanément
?
Réponse : J'ai juste envie de vous dire que, du point
de vue de l'éveil, tous les chemins sont possibles ! Revenons alors à
cette pratique, peut-être pas si spéciale, que l'on appelle "méditation",
qui est comme une métaphore de l'éveil...
"Il
nous faut maintenant le faire, le pratiquer, le vivre. Nous avons pris de mauvaises
habitudes qui ont besoin d'être corrigées.
Ce n'est pas une méditation en vue d'un but à atteindre dans le
futur. C'est une méditation qui consiste à être attentif
à ce qui nous est donné MAINTENANT."
Douglas Harding
En complément de ce texte, je vous encourage à lire l'ouvrage de Richard Sylvester : "J'espère que vous allez mourir bientôt" (Éditions Antoni-l'Originel), qui fait écho, de façon surprenante, à ce témoignage.
≈≈≈≈≈≈≈
VIII
– Instant de reconnaissance
Une nuit, durant un moment d'insomnie suite à une contrariété,
j'ai décidé d'envoyer du Reiki à ma compagne. Instantanément
j'ai ressenti l'énergie m'envahir, et le plexus se dénouer profondément.
Quel bien-être ! Mais rien d'étonnant à cela puisqu'il est
dit qu'en tant que transmetteur, si nous offrons de l'énergie à
une personne, nous en recevons aussi en partie... Sauf qu'ici, la perception
fut totalement différente, plus profonde : il m'est apparu de façon
évidente que ce n'est pas tant qu'on reçoit de l'énergie
en la canalisant, mais qu'il n'y a en réalité aucune séparation
entre soi et une autre personne. La notion même d'extérieur, et
toutes celles de distance et de séparation en fait, n'existent simplement
pas ! Il a été reconnu que ce que nous appelons "l'autre"
n'est qu'une manifestation, un reflet, d'une seule, unique et même conscience.
Dés l'origine, il n'y a pas deux, pas de dualité ! J'ai alors
pris conscience que, lorsque cela est véritablement perçu, nous
ne pouvons qu'agir spontanément pour le bien de tous puisque tout ce
que nous faisons à l'extérieur ou aux autres, c'est en réalité
à Soi-m'aime que nous le faisons aussi !
Il est difficile de transcrire ici l'intensité de ce moment de reconnaissance.
J'en parle avec des mots mais j'ai conscience que ceux-ci restent bien impuissants
à faire sentir cette évidence de l'Unité. Inutile de dire
que j'ai retrouvé ensuite un sommeil paisible et réparateur...
et la joie d'être à mon réveil.
≈≈≈≈≈≈≈
IX - L'oeil de la sagesse discriminante
Une
nouvelle "bascule" dans la dimension non-duelle s'est produite durant
mon sommeil. Sûrement faisait-elle suite à la discussion que j'avais
eu avec mon amie la veille, à la fois sur la nature des pensées et sur le fait
de pouvoir demeurer sans pensées.
Cela commença comme un rêve au cours duquel j'essayais de pénétrer
la nature des pensées, de saisir leur origine. C'est comme si je les
regardais en face, pénétrant leur substance, leur énergie.
Comme le dit un texte dzogchen : "regardez simplement les pensées
avec l'oeil de la conscience discriminante", car lorsque toute pensée
disparaît, il reste la pure conscience qui se trouve en amont. Cela m'amena
à remonter jusqu'à l'esprit d'où elles s'élevaient,
puis jusqu'à la source même de l'esprit, qui n'est autre que la
Conscience impersonnelle à l'origine de tout, tel un espace infini de
connaissance. Ce processus se produisait naturellement, comme une introspection
spontanée. De cette dimension, il était reconnu que les pensées
elle-mêmes n'étaient autre que le jeu de la conscience éveillée,
son déploiement, et qu'en aucun cas elles n'étaient un problème
ou obstacle à quoi que ce soit. Si seulement cela pouvait être
reconnu, la libération serait assurée. J'ai eu l'impression, la
conviction même, que (je) pouvais rester ainsi, établis dans cette
essence. Un sentiment de félicité et de jubilation régnait
dans cette reconnaissance, qui est celle du non-soi. Le rêve
du rêve nocturne avait non seulement pris fin, mais également celui
de la réalité duelle apparente au sein duquel nous vivons. C'était
étrange car je me suis alors réveillé tout en étant
endormis, totalement conscient de ce qui venait de se produire. Un sommeil momentanément
lucide, en quelque sorte. J'ai souris intérieurement car je me suis dit
que cela pouvait être un "geste de l'éveil", celui de
reconnaître, non seulement les pensées, mais la manifestation tout
entière, indifférenciées de leur nature de vacuité
("la forme est vacuité ; la vacuité est forme" nous enseigne le Sûtra du Coeur).
À y regarder de plus prés, il semblerait que la libération
soit bien plus proche qu'on ne le pense...
≈≈≈≈≈≈≈
X - Une coquille vide habitée par la Présence
Au
cours d'une promenade dans cette belle et inspirante Cévennes, mon amie
voulu faire une halte avant de rentrer, afin de contempler le coucher
de soleil et le spectacle des magnifiques montagnes auréolées
de nuages.
Au bout de quelques minutes de contemplation, j'eus l'impression d'être
une "coquille vide habitée", c'est à dire qu'il y avait
là un corps, mais cette fois, sans le personnage habituel à l'intérieur,
et pour autant empli d'une intense Présence. Cette même Présence
emplissait aussi tout l'espace environnant.
Il y avait là une impression, difficile à décrire, tant
cela échappe aux repères conceptuels ordinaires, celle de ne plus
avoir véritablement de corps, ou de ne plus y être identifié,
d'avoir comme disparu de cette enveloppe, cela entraînant une disparition
de frontière entre cet organisme et la nature toute autour, car ce vide
était tout autant ressenti à l'intérieur de ce qui
semblait être un corps, que dans l'espace environnant. J'ai eu l'impression
de perdre toute notion de matérialité, comme si j'étais
suspendu dans le vide et, en fait, d'être ce vide. Je me demandais même
si j'avais encore un organisme physique, tant ce qui l'habitait d'ordinaire
avait disparu.
J'ai déjà connu cette sensation et, étrangement, de la
retrouver me semblait complètement naturel, presque ordinaire, sans être
banale pour autant. Le monde extérieur, le paysage, les montagnes, étaient
vus pour ce qu'ils étaient, mais à partir d'un espace vide et
totalement Conscient à la fois. Une Présence/Conscience, mais
impersonnelle, sans centre.
Puis, nous sommes repartis marcher. Là encore, alors même que nous
parlions, il y avait de nouveau ce sentiment d'être une une coquille vide, mais habitée par
une conscience non identifiée, se déplaçant, tout vibrant
de Présence...